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Voyage dans le Cameroun des mondains et des noctambules. Regard sur un univers multiracial: Ses mœurs et ses perversités.

Les Mamiwatas est une fiction qui ressemble à un reportage. Ce qui n'est certainement pas un mélange inapproprié des registres si l'on admet comme l'écrivain Colombien Gabriel Garcia Marquez que le reportage lui même est un genre littéraire. Le sentiment d'être entraîné dans un déroulement d'évènements vécus ou réels saisit le lecteur dès les premières pages. Les Mamiwatas est une architecture de situations trop vraisemblables. Voici un roman d'amour et de politique- Voici un document de sociologie mondaine.
Né en 1955,Marc Trillard est un écrivain de génie ,auteur d'une douzaine de romans ou récits de voyage. Au nombre de ses romans deux prix littéraires dont Eldorado(Phébus,1994,prix Interallié) et Coup de Lame(Phébus,1997,Prix Louis-Guilloux).La critique le présente déjà comme un futur Goncourt. Ce qui ne nous paraît pas excessif à la lecture de son dernier coup de maître.
De quoi parle les mamiwatas ? Des rapports hommes-femmes, de la mécanique du piège amoureux, des luttes intestines pour contrôler une alliance franco-camerounaise en déliquescence , d'insurrection politique...
Les Mamiwatas sont des êtres maléfiques dont la légende raconte qu’ils habiteraient les eaux . Le terme appartient au vocabulaire du pidgin. En le décomposant on aura mami et wata. Mami c'est maman et wata c'est water. Autrement dit la maman des eaux. Marc Trillard se réapproprie le terme en le délogeant du surnaturel où il est situé habituellement.
Les Mamiwatas dont parle Marc Trillard sont des femmes super-séductrices. Ce sont des sirènes, des êtres très trompeurs et manipulateurs qui dépouillent jusqu'au dernier sou les hommes qu'elles envoûtent par la force de leurs charmes. Il s'agit d'une certaine catégorie de femmes très mondaines qui font la chasse aux hommes noirs et blancs confondus , en sillonnant les enclaves du cosmopolitisme. Il se pourrait que certaines de ces femmes camouflent une double identité relevant tantôt du profane tantôt du paranormal.
L'imagination allégorique les avait mythologisées.
Sur la mythologie qui les entoure Marc trillard écrit:
"Toute les descriptions de Mamiwatas montraient la même figure aux caractéristiques récurrentes. The shiny lady. Femme de haute taille, de grande beauté, invariablement vêtue de blanc, d'où émanait ce scintillant halo de lumière. Sans oublier que sous son dehors féminin, la créature répondait à cette autre particularité d'être intersexuée, de manière à séduire les deux genres. Une Mamiwata était peu disposée à la conversation, lui préférant l'expression du regard ou du visage, en sorte qu'il était rare qu'on lui rapportât telle ou telle de ses paroles. Elle se reconnaissait généralement hors de son apparence habituelle, à sa grande vanité, son goût pour le luxe et les bijoux. Une histoire emblématique du mythe était celle du pacte"
Si ces femmes veulent séduire les hommes ce n'est ni par nécessité ni par plaisir, mais parce que c'est un sport, c’est presqu’un défi. Mike est le personnage principal du roman. Mike est un homme blanc de nationalité française, cadre de la coopération. Il rencontrera sur son chemin ,une Mamiwata, une femme sirène et manipulatrice.
 
Comme toutes les victimes des Mamiwatas , il sera d'abord ensorcelé sentimentalement et sexuellement et ensuite mené en bateau.
Le Sud-ouest anglophone est l'épicentre du roman. L'histoire se passe pour l'essentiel entre Buéa et Limbé.
Buéa est le lieu où travaille Mike. Une ville de province qui porte encore à travers ses bâtiments coloniaux les stigmates de la domination allemande, de même qu'elle attire la curiosité par le poids de ses traditions symbolisées par la maison des rois et reines Bakweri.
 
Des traditions qui s'affichent sans complexes lorsqu'on pénètre "l'origine de l'établissement humain de la région " là où "les habitants portaient la même tenue traditionnelle que leurs anciens parents, ceux d'avant la fondation de town, et vivaient en compagnie de leurs ossements devant la porte de la maison familiale".
En prenant ses distances avec le rigorisme des traditions , Limbé a voulu incarner la ville libérale par excellence. Les occidentaux s'y sentent chez eux. D'où l'admiration que lui porte l'auteur. De cette ville il dit ceci:
" Limbé était ce port, cette station balnéaire cosmopolite dont le nom annonçait déjà les plaisirs et où le péché se pratiquait ouvertement dans la licence de ses plages et la liesse de sa rue de joie. On l'avait bien compris dans toute la région et jusqu'à Douala d'où affluaient aussi souvent qu'ils le pouvaient, avec l'habituel pic du Week-end, les nationaux en fonds et les expatriés en quête de l'hygiénique air marin qui soufflait sur cette côte du golfe."
Un peu plus loin nous lisons toujours dans un ton élogieux :
" Voie publique à l'irréprochable chaussée goudronnée. Limbé une ville digne de ce nom. L'ex-victoria des britanniques, dont les successives administrations émancipées ont adopté la rigoriste gestion, dans la mesure de leurs moyens. Une Afrique qui se tient ,ce pourquoi les étrangers et les bonnes familles de Douala la fréquentent avec goût"
 
Mike a été envoyé au Cameroun pour assurer la direction d'une alliance franco-camerounaise dont la déshérence symbolise le recul de la France en Afrique. L’institution sera cogérée avec un comité de direction composé de Camerounais au profils très variés : des enseignants, des chercheurs, des artistes, des conférenciers occasionnels...Ces derniers vont mener à leur collègue français la vie difficile. Pour cause ,c'est le principal obstacle à leur projet inavoué :
Contrôler le chéquier de l'institution... Toutes ces difficultés n'altèrent pas chez Mike l'énergie du baroudeur. Se donner aux plaisirs de la Dolce Vita n'est-ce pas un moyen de les domestiquer? Mike va goûter à la nuit africaine. Païen accompli, épicurien devant l'éternel le cadre français est de ces expatriés qui passent les nuits à sillonner cabarets, cafés de la beautiful society..en cherchant un comptoir où déposer le coude.
Marc Trillard nous conduit dans le monde très diversifié de la jet-set du Sud-Ouest anglophone fait de discothèques multiraciales, des zones de villégiatures, des clubs fermés où l'on pouvait lire à l'entrée Only Members.
 
C'est dans cet univers que Mike, Directeur de l'alliance franco- camerounaise va rencontrer sa dulcinée, Gloria. "Une belle fille.
Une belle fille parmi d'autres belles filles. Mais tout de même une bien belle bien belle fille. Une longiligne beauté auprès de laquelle toujours on souhaite s'étendre, éligible à peu près sur n'importe quelle piste de défilés de mode ou podium de prétendantes au titre de miss "
Les choses iront vite sur le mode d'une aventure. Une relation libertine comme il en arrive dans une société libre. Gloria est surdouée dans le jeu des adultes. Elle le rendra dingue le temps d'une nuit torride. C'est un moment fort de l'ensorcellement. Les Mamiwatas (les sorcières de la mer) ont l'art d'envoûter ceux qui n'ont pas peur du vertige.
 
Et pourtant cette relation qui commence si bien n'est pas dépourvue d'anomalies. Il existe entre Gloria et son amoureux français une grande différence d'âge. Gloria a 21 ans et le cadre français en a 50. Ce dernier a voulu imiter les Camerounais.
" Il était facile d'assumer l'anomalie tant les liaisons paradoxales comme la sienne abondaient dans le paysage local. Une tradition. L'homme vieillissant s'attache la compagnie d'une cadette pour consumer en elle l'énergie qu'il lui reste à brûler "
Gloria est une femme certainement jolie, mais trop vide. Le monde dans lequel elle vivait (la société de ses toxiques copines de la fiesta) fonctionnait sans livres, sans journaux, sans lecture d'aucune sorte.
Gloria n'avait aucune sorte d'opinion sur rien. Pour autant ce vide intellectuel n'était qu'un aspect de sa personne. Gloria avait une très grande expérience des hommes.
Des rapports entre les hommes et les femmes, elle avait beaucoup appris plus qu'elle n'apprendrait dans aucun lycée.
Elle avait connu beaucoup d'hommes. Elle les malmenait. "elle les possédait comme le maître possède son chien. Elle n'avait qu'à tendre la main pour les voir se précipiter."
les mamiwatas
On n'est pertubé lorsqu'on étudie les motivations de gloria parce qu'elle ne se laisse pas ranger dans nos catégorisations habituelles.
 
Une fille qui sillonne les discothèques pour faire la rafle des hommes noirs et blancs confondus n'est-elle pas une pute ? L' élément financier est central pour définir la prostitution. Or nous apprenons que Gloria est une fille désintéressée. " oui parce qu'elle n'avait jamais, pas une fois, accepté l'argent. Jamais couché pour de l'argent. Elle recevait leurs cadeaux, les cadeaux abondaient, et elle les daignait, elle ne les daignait pas tous, elle les choisissait. Mais même les cadeaux n'étaient rien. Les cadeaux arrivaient après. Loin après, loin derrière le plaisir quelle tirait de la soumission de ces hommes. Aucun cadeau aussi bon, aussi beau que ce plaisir ".
Gloria n'est non plus une femme libertine dans la conception post soixante-huitarde du terme. La recherche du plaisir sexuel se trouve au coeur du libertinage.
 
Ni prostituée, ni libertine, voilà qui donne au personnage une dimension véritablement romanesque.
Gloria est à la fois intéressante comme objet de réflexion et désespérante moralement. Elle étonne par la nature de ses motivations sans quelle ne soit pour autant un cas isolé dans son contexte sociologique. Elle incarne un profil spécifique de femmes mondaines. La sirène qui joue à collectionner les hommes qu'elle abêtit, infantilise, ensuite les dépouille avant de les larguer par la fenêtre. C'était un rituel dans les milieux mondains. Les relations qui s'y nouaient, étaient trop précaires et volatiles." les protecteurs abandonnaient leur protégée aussi vite que les protégées couraient d'un sponsor à l'autre. C'étaient la règle qui régnait sur la ligne de ces comptoirs, cette interminable piste de zinc qui reliait les villes du pays les unes aux autres et où venaient se retrouver nuit après nuit les viveurs, blancs, bistres ,jaunes, noirs, et leurs
protégées, noires, noires, noires ".
 
Les Mamiwatas avaient eu beaucoup de victimes parmis les expatriés. leurs rapports avec ses derniers évoluaient selon un processus connu. Lorsqu'une Mamiwata parvenait comme d'habitude à envoûter le mâle européen, elle le persuadait de se séparer de sa femme occidentale. Ensuite elle prenait une partie de son patrimoine et enfin le quittait. Elles parvinrent ainsi à briser des vies entières. Marc Trillard multiplie à ce sujet des anecdotes d'une perfidie surréaliste. Pour nous éclairer sur l'ampleur du phénomène il relève en substance :
" la dernière décennie avait enregistrée dans la communauté des ressortissants français, toutes qualités confondues, une effrayante augmentation des explosions de couples. Une épidémie (sic, le même ambassadeur),devant laquelle les services consulaires avaient commencé à se demander par quels moyens ils pouvaient mettre en
garde ceux de leurs concitoyens mariés qui s'installaient dans le pays."
 
Le roman de Marc Trillard ne parle pas seulement d'amour et de sexe. Il parle aussi de politique. Plus précisément d'insurrection contre le pouvoir central. Nous sommes au coeur des émeutes de la fin qui avaient pris dans le sud-ouest une coloration toute particulière nourrie par le problème anglophone. Deux incidents viendront enflammer un climat social déjà tendu. Au premier rang l'image d'un frère anglophone abattu comme un chien par le pouvoir francophone ; à ce drame s'ajoute un incident venu de l'université. Buéa est la troisième ville universitaire du pays. Quatre-vingts pour cent d'étudiants anglophones, à peu près comme le reste de la population. Haut lieu de la contestation ,les étudiants ne manquent jamais l'occasion d'exprimer leur haine à l'égard du pouvoir honni. Ce qui advint ne pouvait pas laisser indifférent. L'université avait explosé après la publication des résultats au concours d'entrée à la faculté de médecine de Douala et de Yaoundé. Deux listes avaient été publiées simultanément par le rectorat et le ministère de l'enseignement supérieur. Dans celle du rectorat, les noms d'une quinzaine d'étudiants anglophones avaient disparus au profit du même nombre de francophones. En quelques heures, la colère avait submergé le campus de l'université de Buéa.
On assistait à l'énième brimade de leurs droits et de leur appartenance culturelle. La protestation fut violente, l'université vandalisée, les voitures renversées, les francophones pourchassés... 
 
Comment expliquer par la suite la mort d'un enseignant ? Le professeur Mawange est spécialiste de stylistique de langue française à l'université de Buéa. Le drame advint lorsqu'il sorti du domicile conjugal vers vingt heures pour aller travailler au cybercafé. Il est agressé et tué d'un coup de couteau à la gorge. Le ou les agresseurs de
l'universitaire ont abandonné l'arme du crime près du corps. Il n'avait touché ni à son téléphone portable ni aux quelques billets qu'il détenait dans ses poches. Ce qui faisait tomber le motif crapuleux et ouvrait l'hypothèse du crime politique ou du crime de vengeance. Qui pouvait bien tuer Georges Mawange, le professeur émérite de stylistique ? 
 
Enseigner le français à l'université de Buéa ça ne faisait pas seulement des amis en ces temps d'accentuation du malaise anglophone. Ne symbolisait-il pas chez certains de ses étudiants, la domination politique et culturelle des francophones ?
" avec un couteau pour seul indice et pas loin de huit mille étudiants anglophones, si la piste de l'université devait être explorée, on s'en allait vers une enquête particulièrement difficile "
 
Ndjama Benjamin